Si la Wallonie est plutôt bon élève en matière d’utilisation de l’intelligence artificielle dans les entreprises, que ce soit pour mieux gérer leurs données, automatiser certaines tâches ou encore lancer de nouveaux services, les années qui arrivent vont être cruciales en matière d’utilisation de l’IA. Quelles innovations sont attendues, quels défis ont été identifiés par l’Agence du Numérique ? On fait le point avec Pascal Poty, directeur Pôle Prospective et Intelligence territoriale à l’Agence du Numérique.
Monsieur Poty, qu’est-ce qui a fait que l’Agence du Numérique a mis en place, dès 2019, Digital Wallonia, destiné à accompagner les entreprises wallonnes dans le numérique ?
Tous les jours, les médias parlent de l’intelligence artificielle (IA) qui, si elle est souvent assimilée à un outil magique « à tout faire », est surtout là pour aider les entreprises à mieux produire, à mieux servir les administrés ou encore à mieux soigner ou gérer les flux. S’il y a 5-6 ans, l’IA était réservée aux spécialistes, l’arrivée de ChatGPT en novembre 2022 a changé notre relation à l’intelligence artificielle. Cette révolution de l’interface a fait du langage naturel un véritable substitut au code informatique. On peut désormais discuter avec la machine et obtenir du contenu qui nécessitait auparavant une capacité à coder les instructions. Désormais, n’importe qui peut accéder à ces outils. La véritable question c’est de savoir comment on va exploiter cette démocratisation de l’accès à l’IA. Pour nous, l’IA n’est pas une fin en soi mais un moyen d’avoir permettant des bénéfices mesurables pour les citoyens, les entreprises et les organismes publics.
C’est ce qui a poussé l’Agence du Numérique à mettre en place des accompagnements à destination des entreprises ?
L’idée, c’était vraiment de créer en Wallonie un gisement de compétences en matière de production d’IA. Les mécanismes d’accompagnement Start IA et Tremplin IA ont permis de créer un véritable appel d’air pour le développement de compétences IA pointues. Aujourd’hui, la Wallonie peut s’appuyer sur une soixantaine d’experts de haut niveau sur l’IA.
Vous sentez un intérêt important pour l’IA de la part des entreprises ?
Il y a une très forte appétence des entreprises et des administrations, y compris des pouvoirs locaux. Cette appétence vient, en partie, des employés qui utilisent l’IA, bien souvent, à titre personnel mais qui rencontrent encore des freins, en ayant peur d’être jugés ou discriminés dans l’entreprise parce qu’ils utilisent l’IA. « A quoi sers-tu si l’IA fait le travail à ta place ? », peut-on se demander. Or, l’idée, c’est plutôt de mettre en place des mécanismes, en entreprise, pour industrialiser des process encore individuels pour passer de la productivité personnelle à une productivité collective. Je pense qu’aujourd’hui, les entreprises wallonnes ont compris que l’IA peut être un élément égalisateur par rapport à des entreprises plus grandes. Un démultiplicateur d’efficacité même.
L’utilisation de l’IA suscite encore de nombreuses craintes dans le chef des entreprises, lesquelles ?
Il y a celles liées à la confidentialité des données mais aussi au besoin de disposer de données de qualité pour créer de la valeur. Sans oublier les enjeux de formation. Les entreprises sont généralement réticentes à consacrer du temps à former leur personnel à l’IA alors que cela constitue un enjeu majeur.
Quels vont être les défis des prochaines années en matière d’IA pour les entreprises ?
Tous les jours, l’IA évolue de façon vertigineuse. Les coûts d’accès à l’IA ont plutôt diminué donc c’est plutôt une bonne nouvelle pour les entreprises. Autre point positif, il y a sur le marché de plus en plus de modèles IA en open source que les entreprises peuvent donc librement utiliser. Enfin, je vois deux grandes tendances à venir. La première, c’est l’IA agentique, à savoir des logiciels qui vont permettre d’effectuer des tâches que l’on faisait de manière manuelle, de manière automatisée avec moins de supervision humaine. On pense, par exemple, au traitement et à l’analyse de fichiers ou encore à la création de réponses formatées. Autre tendance, une IA qui va de plus en plus vers le monde physique, c’est-à-dire qu’on utilisera de plus en plus de données issues de notre environnement pour faciliter son fonctionnement. Par exemple, les gestionnaires de réseaux électriques disposent de plus en plus d’informations prédictives pour éviter les décrochages. En mobilité, des robots-taxis. Pour la défense, une automatisation des drones dans des conflits…
En Wallonie, la Croix-Rouge de Belgique entre dans une nouvelle ère. Face à la complexité croissante des besoins transfusionnels,a l’organisation a lancé une expérimentation : utiliser l’intelligence artificielle (IA) pour mieux organiser la collecte et la gestion des dons de sang.
« Nous sommes encore dans une phase d’apprentissage », insiste Olivier Bertrand, responsable de la stratégie à la Croix-Rouge de Belgique. « Il s’agit d’un “Proof Of Concept” mené avec l’appui de Digital Wallonia, via le programme Tremplin IA, et en partenariat avec la société Agilytic ».
« L’enjeu est majeur. Les demandes des hôpitaux ne cessent d’évoluer. Certains patients, transfusés régulièrement, développent des anticorps et nécessitent des profils sanguins très spécifiques. En parallèle, la masse globale de la population continue d’avoir besoin de produits sanguins. L’IA pourrait aider à identifier le bon donneur, au bon moment, pour le bon besoin », ajoute Tome Najdovski, Directeur Production à la Croix-Rouge de Belgique.
Les usages sont multiples. La transfusion de globules rouges, autrefois centrale, connaît une baisse relative, tandis que la demande en plasma a connu une croissance de 5 % par an depuis huit ans. Or, le plasma est indispensable pour produire des immunoglobulines. « L’Europe dépend encore largement des États-Unis. Réduire cette dépendance suppose de mieux mobiliser les donneurs locaux », explique Olivier Bertrand.
Contrainte logistique forte
Actuellement, la Croix-Rouge wallonne dispose d’un vivier d’environ 200 000 donneurs potentiels, répartis sur l’ensemble du territoire et porteurs de groupes sanguins différents. L’IA doit permettre d’éviter les envois d’invitations inefficaces — par exemple, solliciter une personne qui vient tout juste de donner — et de cibler plus finement les profils en fonction des besoins immédiats.
Cette modernisation répond aussi à une contrainte logistique forte. Les produits sanguins ont une durée de vie limitée : cinq jours seulement pour les plaquettes, 42 jours pour les globules rouges, trois ans pour le plasma. Avec quarante hôpitaux partenaires, des demandes parfois urgentes et imprévisibles, la Croix-Rouge de Belgique doit jongler entre urgence et planification. « L’IA peut nous aider à mieux anticiper, à éviter les pertes et à optimiser les stocks. L’objectif est d’améliorer à la fois le parcours du donneur, celui du patient et celui des équipes médicales. »
Reste une prudence affichée. L’organisation sait que l’intelligence artificielle suscite autant d’enthousiasme que de craintes. « C’est une technologie qui fait peur, » reconnaît Olivier Bertrand. « Mais nous pensons qu’il y a là un potentiel pour rendre nos pratiques plus efficaces et plus responsables. »